Témoignage de Mireille Alphonse, Est Ensemble
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Notre rubrique « Paroles d’élu·e·s » continue avec le témoignage de Mireille ALPHONSE, d’Est-Ensemble.

 

Bonjour Mireille Alphonse, quelle est votre délégation et dans quelle collectivité territoriale êtes-vous élue ?

Je suis Vice-présidente à l’environnement et à l’écologie urbaine pour Est-Ensemble, territoire de 418 000 habitants qui se situe au sein du périmètre de la métropole du Grand Paris.

Qu’avez-vous pu mettre en place sur votre territoire ?

Tout est parti de la nécessité et de la volonté d’établir notre PCAET et du diagnostic que nous avions fait sur la situation globale du territoire.

D’un point de vue émissions de gaz à effet de serre, nous sommes en situation classique :

  • un tiers est dû au bâti.
  • un tiers aux transports (nous avons beaucoup de transports automobile et routiers)
  • le dernier tiers concerne tous les autres usages.

Tout ceci dessine donc les postes où l’on doit agir.

En parallèle du bilan des émissions, des diagnostics économiques et sociaux du territoire ont également été réalisés. Des villes comme Montreuil, Pantin, ou Bagnolet sont des villes vraiment très contrastées. On y trouve d’un côté des populations aisées qui sont chassées de Paris par l’augmentation des loyers et des prix d’achat de logement et de l’autre côté des populations très pauvres. C’est vraiment un grand contraste. Il faut bien se rendre compte que nous avons des bidonvilles sur le territoire.

En regard tout cela nous avons réfléchi avec nos chargés de missions et nous avons proposé au président d’Est Ensemble les grandes lignes directrices du plan à venir.

Sur le tiers transport, il faut bien avoir en tête que notre territoire doit supporter l’arrivée de l’autoroute A3 sur le périphérique. C’est clairement un des points noirs de la métropole en termes d’émissions de particules fines comme probablement toutes les arrivées d’autoroutes sur le périphérique. Il faut noter que le terme « point noir » n’est pas de moi mais bien l’appellation officielle de la préfecture ! C’est dire l’ampleur du problème.

 

Sur le tiers énergie, nous avons établi les grands axes d’actions :

  • La lutte contre la précarité énergétique a clairement été érigée en priorité. En 2015-2016, suite aux premières analyses, il était estimé que 15 % à 18 % de la population était en précarité énergétique (selon la définition officielle). Cependant, une étude plus fine a été réalisée par la suite et en réalité nous sommes à 32 % de familles qui sont en précarité énergétique. Ceci explique donc clairement pourquoi c’est la priorité des priorités.
  • La production d’énergie est aussi un axe de travail important. La consommation globale du territoire a été estimée à près de 10 000 GWh / an sans les transports et toutes énergies confondues.
    Côté indépendance énergétique, le territoire importait en 2015 99,98 % de sa consommation énergétique. Bref, pour le dire pudiquement, on avait une belle marge de progression.
  • Au-delà de la précarité énergétique, il y a un fort enjeu de rénovation des bâtiments. En effet, la majorité du bâti (tous usages) a été construit avant 1974, donc avant la première Réglementation Thermique (RT). Là encore, il y a un gros travail à entreprendre sur ce sujet. Nous avons aussi agi sur le versant neuf de l’immobilier en renforçant les exigences que nous avions face aux promoteurs pour les constructions neuves.
  • Enfin, dernier enjeu, et non des moindres, la sensibilisation du grand public afin d’avancer plus vite.

 

Côté production EnR locale, nous avons agi dans deux directions : les réseaux de chaleur et l’énergie citoyenne.

Concernant les réseaux de chaleur, c’est la géothermie profonde qui a remporté tous les suffrages. Plusieurs réseaux sont désormais concernés.

Nous souhaitons par exemple pouvoir étendre le réseau de Rosny (il s’agit du réseau YGEO) vers Montreuil afin d’alimenter la piscine des Murs à Pêches, un quartier avec de nombreux immeubles à caractère social et l’hôpital intercommunal.

Deuxième chantier : Est Ensemble est à l’origine d’un autre réseau de chaleur sur Pantin, Le Pré Saint Gervais, Les Lilas. C’est le territoire qui finance l’étude de faisabilité très fine (rue par rue/ bloc par bloc). Les résultats seront annoncés début 2020. Cependant, tous les indicateurs semblent être au vert tant du point de vue de la possibilité technique des localisations que de la faisabilité économique.

La qualité de l’eau chaude via géothermie profonde (on remonte de l’eau entre 60 et 80°C) est d’ailleurs à souligner. Nous serons ainsi bien au-delà des ratios de l’Ademe ce qui permet de prétendre à la TVA 5,5 % directement car le taux d’EnR prévu à + de 60 %.

Le budget total de l’opération se situe autour de 35 Millions d’euros.

Enfin, il y a un réseau de chaleur plus ancien qui lui fonctionne au gaz. Il est situé aux limites nord du territoire sur les communes de Drancy et Bobigny. Sur ce réseau, la réflexion à l’étude consiste à l’étendre vers Bondy pour alimenter de grands ensembles locatifs.

Toutes les villes ont été très contentes d’avoir Est Ensemble pour piloter l’extension du réseau en tant qu’ensemblier. Nous avons par définition une vision intercommunale qui facilite l’avancement des projets, bien que la compétence « réseau de chaleur » soit une compétence communale en théorie.

Côté financement des réseaux de chaleur, à la fois l’ADEME et le SIPPEREC aident beaucoup. C’est peut-être un peu plus cher au démarrage mais au moins les prix sont stables pour 10 ans minimum ce qui est un véritable avantage en ces temps de prix fluctuant de l’énergie. Si cet argument pouvait être compliqué à faire entendre en début de mandature, 6 ans plus tard, les choses et les mentalités ont bien évolué.

En ce qui concerne les EnR citoyennes, nous avons décidé d’aider la coopérative locale citoyenne, Electrons Solaires. Est Ensemble est devenu membre de la coopérative et a pris en charge à hauteur de 30 k€ les études de faisabilité sur les premières toitures du territoire qui pouvaient recevoir des panneaux photovoltaïque. Enfin le territoire a demandé à ses 9 villes d’identifier les bâtiments qui pourraient recevoir des panneaux. Tout ceci a permis la première pose de panneaux sur une école aux Lilas dès cet été. Et clairement nous allons continuer à aider. L’aspect intéressant (et pas forcément anticipé au départ) est que cette émulation a eu un effet démultiplicateur. En effet, nous avons vu venir des bailleurs qui se posaient des questions à propos du solaire.

 

Côté sensibilisation du grand public, on commence, en ce début de saison de chauffe, la 5ème saison du défi Familles à énergie positive. C’est enthousiasmant de voir que ça fonctionne super bien et surtout que les clivages traditionnels volent en éclat. Cette opération se révèle positive par-delà les générations, les classes économiques ou les cultures. En moyenne c’est une économie d’environ 12 % de la consommation énergétique qui est générée.

Comme il a été noté que les enfants sont particulièrement moteurs au sein des familles, la question de savoir si on ne déclinerait pas le concept dans leur direction s’est posée. Du coup nous avons conçu le défi éco-mômes avec les centres de loisir du territoire, qui a été lancé en 2016. Et ça marche ! Le succès est incroyable.

Cela a fait trois ans au mois de juin que les olympiades du défi éco-mômes ont été instituées. Les groupes d’enfants d’écoles maternelles et élémentaires se lancent dans des défis portant sur la réduction de la production de déchets, la réduction des consommations d’eau d’énergie, la préservation de l’eau. Ils sont extraordinairement créatifs et s’amusent beaucoup !

Le défi s’organise de la façon suivante : de septembre à décembre, les animateurs sont formés. Des kits pédagogiques sont ensuite distribués et, après les vacances de février, ils partagent tout cela avec les enfants qui fréquentent leurs centres et développent toute une série d’animations ensemble. C’est de la sensibilisation – action en s’amusant.

A la fin du mandat, les 2/3 des centres de loisir du territoire auront été sensibilisés soit environ + de 2000 enfants.

 

En ce qui concerne la lutte contre la précarité énergétique, nous avons lancé il y a un an la plateforme « Ensemble pour l’énergie ». La première étape est l’identification des familles, puis vient la phase de prise de contact et éventuellement les rendez-vous à domicile pour faire un diagnostic technique et social. Ensuite, nous les accompagnons pour améliorer la situation à court terme.

Le réseau « Ensemble pour l’énergie » met autour de la table des bailleurs sociaux, les responsables énergétiques du territoire, les élus, les agents, les CCAS. Il est porté par notre agence pour l’Énergie, MVE, elle-même relayée par Logis-cité (filiale de la Croix Rouge), partenaire réalisant l’accompagnement des familles.

Pour terminer, par rapport aux promoteurs il a été réalisé un référentiel « aménagement durable » qui permet de rehausser les exigences énergétiques. Ce référentiel a été finalisé en 2018.

 

Quels freins avez-vous rencontrés ?

À bien y réfléchir, pas tant que ça finalement. Il n’y a pas eu de véritable freins politiques probablement grâce à la COP21 qui a permis une certaine sensibilisation des esprits.

Un des freins majeur reste l’immensité des besoins de financement sur la rénovation énergétique.

Que souhaiteriez-vous mettre en place dans un mandat prochain ?

Il faut qu’on consolide le service public local de l’énergie en renforçant le financement et l’accompagnement de tous les acteurs désireux de s’engager dans la transition énergétique. C’est aujourd’hui le travail que réalise notre ALEC, MVE, en partenariat avec les collectivités territoriales. Mais ce travail est questionné par le gouvernement et fragilisé régulièrement : on n’arrête pas d’inventer de nouveaux dispositifs de financement qui nous empêchent de capitaliser réellement sur les organisations mises en place. Je rappelle, par exemple, que la loi de 2015 sur la transition énergétique a créé le SPEEH (Service public de l’efficacité énergétique dans l’Habitat) confié aux ALEC, sans leur octroyer de moyens !!! Et tout ceci, paradoxalement, alors que la demande croit de façon exponentielle car la population a compris la nécessité de cette transition. En outre, les nouveaux dispositifs mis en place actuellement sont prévus jusqu’en 2022, et ensuite ???

Sous forme de SPL, de SCIC ou autre, il va falloir poser les bases d’un service public local de l’énergie, sécurisé aux plans financiers et institutionnels.

Un souhait ou un espoir ?

Le souhait : parvenir à développer la transition énergétique sur nos lieux de vie avec les habitants et tous les acteurs de nos villes. Un autre : réussir à mettre en œuvre les mesures nécessaires pour améliorer la qualité de l’air qui est vraiment exécrable.

Enfin l’espoir : travailler ensemble la résilience de nos villes, construire des mesures pour protéger nos concitoyens face à toutes les difficultés qui s’accumulent dans ce domaine de l’énergie et des émissions des GES (notamment) et au fond … recréer l’espoir de vivre mieux, tout simplement.